1 00:00:06,300 --> 00:00:19,800 Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile: «Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distinguées.» Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier. 2 00:00:19,800 --> 00:00:32,900 L'asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingt kilomètres d'Alger. Je prendra l'autobus à deux heures et j'arriverai dans l'après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. 3 00:00:32,900 --> 00:00:43,700 J'ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareil. Mais il n'avait pas l'air content. Je lui ai même dit: «C'est pas de ma faute.» Il n'a pas répondu. 4 00:00:43,700 --> 00:00:55,900 J'ai pensé alors que je n'aurais pas dû dire cela. En somme, je n'avais pas à m'excuser. C'était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. 5 00:00:55,900 --> 00:01:07,200 Pour le moment, c'est un peu comme si maman n'était pas morte. Après l'enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle. 6 00:01:07,200 --> 00:01:18,400 J'ai pris l'autobus à deux heures. Il faisait très chaud. J'ai mangé au restaurant, chez Céleste comme d'habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m'a dit: «On n'a qu'une mère.» 7 00:01:18,400 --> 00:01:31,400 Quand je suis parti, ils ont m'accompagné à la porte. J'étais un peu étourdi parce qu'il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois. 8 00:01:31,400 --> 00:01:46,700 J'ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c'est à cause de tout cela, sans doute, ajouté aux cahots, à l'odeur d'essence, que je me suis assoupi. J'ai dormi pendant presque tout le trajet. 9 00:01:46,700 --> 00:01:58,200 Et quand je me suis réveillé, j'étais tassé contre un militaire qui m'a souri et qui m'a demandé si je venais de loin. J'ai dit «oui» pour n'avoir plus à parler. 10 00:01:58,200 --> 00:02:11,000 L'asile est à deux kilomètres du village. J'ai fait le chemin à pied. J'ai voulu voir maman tout de suite. Mais le concierge m'a dit qu'il fallait que je rencontre le directeur. Comme il était occupé, j'ai attendu un peu. 11 00:02:11,000 --> 00:02:22,000 Pendant tout ce temps le concierge a parlé, et ensuite j'ai vu le directeur. C'est un petit vieux, avec la Légion d'honneur. Il m'a regardé de ses yeux clairs. 12 00:02:22,000 --> 00:02:32,900 Puis il m'a serré la main qu'il a gardée si longtemps que je ne savais trop comment la retirer. Il a consulté un dossier, et il m'a dit: «Mme Meursault est entrée ici il y a trois ans. 13 00:02:32,900 --> 00:02:43,300 Vous étiez son seul soutien.» J'ai cru qu'il me reprochait quelque chose et j'ai commencé à lui expliquer. Mais il m'a interrompu: «Vous n'avez pas à vous justifier, mon cher enfant. J'ai lu le dossier de votre mère. 14 00:02:43,300 --> 00:02:50,200 Vous ne pouviez subvenir à ses besoins. Il lui fallait une garde. Vos salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle était plus heureuse ici.» 15 00:02:50,200 --> 00:03:04,500 J'ai dit: «Oui, monsieur le Directeur.» Il a ajouté: «Vous savez, elle avait des amis, des gens de son âge. Elle pouvait partager avec eux des intérêts qui sont d'un autre temps. Vous êtes jeune et elle devait s'ennuyer avec vous.» 16 00:03:04,500 --> 00:03:14,900 C'était vrai. Quand elle était à la maison, maman passait son temps à me suivre des yeux en silence. Dans les premiers jours où elle tait à l'asile, elle pleurait souvent. Mais c'était à cause de l'habitude. 17 00:03:14,900 --> 00:03:24,200 Au bout de quelques mois, elle aurait pleuré si on l'avait retirée de l'asile, toujours à cause de l'habitude. Cest un peu pour cela que dans la dernière année je n'y suis presque plus allé. 18 00:03:24,200 --> 00:03:31,800 Et aussi parce que cela me prenait mon dimanche sans compter l'effort pour aller à l'autobus, prendre des tickets et faire deux heures de route. 19 00:03:31,800 --> 00:03:43,900 Le directeur m'a encore parlé. Mais je ne l'écoutais presque plus. Puis il m'a dit: "Je suppose que vous voulez voir votre mère."Je me suis levé sans rien dire et il m'a précédé vers la porte. 20 00:03:43,900 --> 00:03:54,900 Dans l'escalier, il m'a expliqué: "Nous l'avons transportée dans notre petite morgue. Pour ne pas impressionner les autres. Chaque fois qu'un pensionnaire meurt, les autres sont nerveux pendant deux ou trois jours. 21 00:03:54,900 --> 00:04:04,900 Et ça rend le service difficile." Nous avons traversé une cour où il y avait beaucoup de vieillards, bavardant par petits groupes. Ils se taisaient quand nous passions. 22 00:04:04,900 --> 00:04:14,300 Et derrière nous, les conversations reprenaient. On aurait dit un jacassement assourdi de perruches. À la porte d'un petit bâtiment, le directeur m'a quitté : 23 00:04:14,300 --> 00:04:21,900 "Je vous laisse, monsieur Meursault. Je suis à votre disposition dans mon bureau. En principe, l'enterrement est fixé à dix heures du matin. 24 00:04:21,900 --> 00:04:32,500 Nous avons pensé que vous pourriez ainsi veiller la disparue. Un dernier mot: votre mère a, paraît-il, exprimé souvent à ses compagnons le désir d'être enterrée religieusement. 25 00:04:32,500 --> 00:05:02,500 J'ai pris sur moi de faire le nécessaire. Mais je voulais vous en informer." Je l'ai remercié. Maman, sans être athée, n'avait jamais pensé de son vivant à la religion.