1 00:00:12,100 --> 00:00:28,200 Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d'armée en déroute avaient traversé la ville. Ce n'était point des troupes, mais des hordes débandées. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en guenilles, et ils avançaient d'une allure molle, sans drapeau, sans régiment. 2 00:00:28,200 --> 00:00:47,100 Tous semblaient accablés, éreintés, incapables d'une pensée ou d'une résolution, marchant seulement par habitude, et tombant de fatigue sitôt qu'ils s'arrêtaient. On voyait surtout des mobilisés, gens pacifiques, rentiers tranquilles, pliant sous les poids du fusil; des hommes de la garde mobile, 3 00:00:47,100 --> 00:01:01,800 alertes, faciles à l'épouvante et prompts à l'enthousiasme, prêts à l'attaque comme à la fuite; puis, au milieu d'eux, quelques culottes rouges, débris d'une division moulue dans une grande bataille; des artilleurs sombres alignés avec ces fantassins divers; 4 00:01:01,800 --> 00:01:09,900 et, parfois, le casque brillant d'un dragon au pied pesant qui suivait avec peine la marche plus légère des soldats d'infanterie. 5 00:01:09,900 --> 00:01:37,200 Des légions de francs-tireurs aux appellations héroïques - les Vengeurs de la Défaite, les Citoyens de la Tombe, les Partageurs de la Mort -passaient à leur tour, avec des airs de bandits. 6 00:01:37,200 --> 00:01:53,500 discutaient plans de campagne, et prétendaient soutenir seuls la France agonisante sur leurs épaules de fanfarons; mais ils redoutaient parfois leurs propres soldats, gens de sac et de corde, souvent braves à outrance, pillards et débauchés. 7 00:01:53,500 --> 00:02:07,500 Les Prussiens allaient entrer dans Rouen, disait-on. La garde nationale qui, depuis deux mois, faisait des reconnaissances très prudentes dans les bois voisins, fusillant parfois ses propres sentinelles, et se préparant au combat quand un petit lapin remuait sous des broussailles, 8 00:02:07,500 --> 00:02:20,000 était rentrée dans ses foyers. Ses armes, ses uniformes, tout son attirail meurtrier, dont elle épouvantait naguère les bornes des routes nationales à trois lieues à la ronde, avaient subitement disparu. 9 00:02:20,000 --> 00:02:34,800 Les derniers soldats français venaient enfin de traverser la Seine pour gagner Pont-Audemer par Saint-Sever et Bourg-Archard, et, marchant après tous, le général, désespéré, ne pouvant rien tenter avec ces loques disparates, 10 00:02:34,800 --> 00:02:47,600 éperdu lui-même dans la grande débâcle d'un peuple habitué à vaincre et désastreusement battu malgré sa bravoure légendaire, s'en allait à pied, entre deux officiers d'ordonnance. 11 00:02:47,600 --> 00:03:06,600 Puis un calme profond, une attente épouvantée et silencieuse avaient plané sur la cité. Beaucoup de bourgeois bedonnants, émasculés par le commerce, attendaient anxieusement les vainqueurs, tremblant qu'on ne considère comme une arme leurs broches à rôtir ou leurs grands couteaux de cuisine. 12 00:03:06,600 --> 00:03:36,600 La vie semblait arrêtée, les boutiques étaient closes, la rue muette. Quelquefois un habitant, intimidé par ce silence, filait rapidement le long des murs. L'angoisse de l'attente faisait désirer la venue de l'ennemi.