J'ai lu. T'as lu quoi ? L'interview que tu as donné l'autre jour dans le magazine Musique. Ah, tu n'avais pas encore lu ? Non, maintenant j'ai lu. C'est intéressant, j'ai appris des choses. Quelles choses ? Ça, par exemple. Le journaliste demande Comment pourriez-vous définir votre association avec Paul Le Tellier ? Et toi, tu réponds, On pourrait dire que moi, j'apporte les pierres, et Paul, lui, apporte le ciment. Je savais pas que j'apportais le ciment. Il fallait bien répondre quelque chose. Ça fait dix ans qu'on nous pose toujours la même question. J'ai répondu ça pour répondre quelque chose. Oui. Mais pourquoi c'est toi les pierres et moi le ciment ? Tu préfère apporter les pierres ? Ah, bien oui ! Eh bien, la prochaine fois tu apporteras les pierres. Et moi j'apporterai le ciment ! On joue du piano à quatre mains, Vladimir. Je ne vois pas pourquoi tu vas chercher des métaphores dans le bâtiment. Mais tu sais c'est bien le ciment, c'est indispensable. Je suis ravi. Le ciment, c'est parfait. Ça me convient très bien. Et puis, c'est une matière noble,. C'est ce que ça inspire pour toi, le ciment. Quelque chose de vulgaire. C'est trop commun pour toi. C'est moins chic que la pierre. La pierre, c'est beau, une vieille pierre. Et puis, pas besoin qu'il soit les unes au-dessous des autres immobilisées par du mortier. Non, la pierre c'est déjà admirable en soi. Tandis que le ciment... Bon, qu'est ce que tu réponds, toi, quand on te demande de définir notre association ? Toujours la même chose. Que nous sommes une seule et même personne. Un seul et même interprète mais à quatre mains, comme deux frères siamois. Un monstre, quoi. Un type avec quatre mains, ça s'appelle un monstre. Peut être. Mais c'est une réponse qui a l'avantage de nous mettre à égalité. De ne pas nous distinguer l'un de l'autre. Oui, mais justement j'ai parfois besoin de distinguer l'un de l'autre. A ton profit ! Ah, c'est moi qui distingue... Bon on essaye de travailler un peu, ou pas ? Donc... tu admets que dans la hiérarchie minérale, la pierre se place bien au-dessus du ciment ? Sans aucun doute. Donc... tu conçois que je sois légèrement froissé d'être comparé à de la colle ! Parce que au fond c'est ça le ciment - de la colle ! Je conçois, je conçois, et je suis absolument navré de t'avoir à ce point offensé. Voilà, j'ai répondu ça pour changer un peu. Ça m'est venu comme ça. Bon. Que ça soit venu comme ça ou autrement n'est pas le problème. Le problème c'est que ça soit venu. Ça m'est venu. Bon, cela dit, on peut publier un démenti. Une erreur s'est glissée dans notre numéro précèdent. C'est Paul Le Tellier qui apporte les pierres, et Vladimir Skorzny qui apporte le ciment. C'est possible. Je peux aller les appeler tout de suite. Non ! C'est pas la peine ! Bon, alors. On essaye de travailler un peu ou pas ? Ah, mais avec plaisir ! Alors, qu'est-ce que je vais apporter comme ciment, moi, aujourd'hui ? Dvorak. Tu vois, là ? Oui. A la mesure 58. Oui. J'ai l'impression que chaque fois, tu... Je quoi ? Je sais pas comment dire mais tu sais... ... sais quoi ? C'est une impression, mais tu... Non, mais je ne comprends pas, Paul, finis tes phrases. Je quoi ? Tu fléchis. Ah, bon. Oui. A la mesure 58 ? Oui... 58, 59, 60... jusqu'à la 69. Peut être même 70. Oh là là. Mais c'est plus infléchissement. Ça c'est un affaissement. Une défaillance impardonnable. Oh, après tu repart correctement. Ah bon, ravi de l'apprendre. Je repars correctement à partir de 70 ? Bon disons que la 71 je me ressaisis, je suis de nouveau moi-même. Voilà. Tu vois ce que je veux dire, ou pas du tout ? Pas du tout. Mais si tu me dis que je fléchis tu dois avoir raison. Il est urgent que je me corriges. D'ailleurs, d'une manière générale, je me demande si on ne le prend pas un trop vite. On devrait prendre un tempo sensiblement plus lent. On le prend peut être un peu trop vite. Oui, ce qui expliquera mon intolérable fléchissement. Enfin, que dis-je - mon naufrage à la 58 mesure. Peut être. Peut être si on partait moins vite, tu arriverais plus serein à ce passage. Plus décontracté. Oui, encore que la décontraction et la sérénité ne sont pas toujours à souhaiter quand on joue de Dvorak. Oui. Mais là, si tu veux, chaque fois, j'attends. A partir de la 58ième - je poireaute! Tu poireautes. Je me morfonds même. Bon, Paul, eh ... Je suis navré de t'avoir à ce point offensé. Je me suis excusé. Restons en là. Mais quel rapport ? J'ai le sentiment que si je n'avais pas donné cet interview, je ne fléchirais pas à la 58 mesure. Voilà le rapport. Ah, non, non, mais tu méprends totalement, Vladimir, non, non, je ne parles que de musique. Bon, allez. Oublions peut être le passage un peu difficile, de la 58 à la 70 pour le moment si tu préfère. Il me semble pas plus difficile qu'une autre, mais si tu veux, oublions-le. Travaillons la Polka. Ah ! Tu ne te sens pas très sûr de toi ? Pardon ? Sur la Polka, tu ne te sens pas très sûr ? Remarquablement sûr, pourquoi ? Alors, pourquoi travailler la Polka, puisque toi et moi nous la dominons magistralement ? Oublions la Polka !! Finie la Polka. Revenons à Dvorak ! Oh là, mais moi, tout me va ! Dvorak ! Très bien, Dvorak. Mais finalement, pourquoi Dvorak, puisque toi et moi dominons à la perfection la moindre mesure de cette œuvre ? Non, non, travaillons plutôt Brahms ! Brahms ! Brahms, Brahms, Brahms. ... Johannes Brahms. Brahms, Brahms, Brahms ... Johannes... Chut. Quoi ? Tu'entends pas un violoncelle ? Non. Mais hier soir aussi j'ai entendu un violoncelle. Il y a pas de violoncelle. Rostropovitch est mort. T'as rien entendu ? Non, mais c'est pas possible. Moi je ne peux pas travailler avec un violoncelle. C'était dans la cuisine ? ou dehors ? C'est ça. Dehors ! Vas dire à Rostropovitch de jouer moins fort ! Demandes-lui gentiment surtout.