Il m'arrive souvent de conserver en moi pendant des semaines, des mois, des idées, des sujets, d'aventure... que j'imagine, que j'aime à raconter que je raconte à tout bon homme. Et qui se font ainsi, se perfectionnent à la longue, et qu'enfin, je mets sur papier, quand elles me paraissent au point. Celle-ci - ah, approchez, Monsieur ..., venez ... ... Celle-ci, je la promène avec moi, depuis bientôt vingt ans, mais pour d'autres raisons encore. Figurez-vous, qu'il y a une vingtaine d'années, j'ai longtemps berné l'indulgente patience de mon maître et ami Catulle Mendez, en refusant de lui révéler mon adresse - sous prétexte qu'elle était sortie de ma mémoire et n'y était jamais rentrée. Chaque fois qu'il m'arrivait de me demander Où habitez-vous ? Je lui répondait - Je ne sais pas. Vous ne savez pas où vous habitez ? Je l'ai su Mais je l'ai oublié. Mais monsieur, cependant, voyons, où rentrez-vous le soir ? Je répondais, Chez moi. Où est-ce chez vous? Je l'ai oublié ... avec toutes les apparences d'une scie. Or, en voici l'explication. Catulle, en ce temps-là, avait pour camarade une petite gamine nommée Jacquotte. Elle demeurait 6 place d'Anvers, et moi aussi. Ce que je suis en train de vous raconter là, messieurs, excusez-moi si j'en profites pour l'écrire. Je disais donc, Jacquotte, - 6 place d'Anvers et moi aussi. Jacquotte habitait au quatrième étage, où j'habitais également. Et son logement n'était séparé que par une cloison aussi mince qu'une lame de couteau de l'appartement dans lequel je filais des jours fortunés au côté d'une autre gamine dont le nom m'est sorti de la mémoire. Grands amateurs de bière, nous avions pris l'habitude, Jacquotte, Catulle et moi, d'en aller boire tous les soirs quelques bottes au cul bouteille. ...Châteudun Lorsque, vers deux heures du matin on nous chassait de ce café, mon grand ami Catulle et moi, lui par la montée de la rue des Martyrs avec Jacquotte à son bras, et moi, par le biais de la rue Rodier, nous regagnions notre commun domicile, ou j'arrivais régulièrement avec cinq minutes d'avance. Puis, c'était la rentrée de Jacquotte et de Catulle. C'était la scène du coucher. Scène dont la cloison mitoyenne permettait aux échos de filtrer. A savoir, lancée d'une chaussure d'un bout à l'autre de la pièce par le vide des libres espaces. Rire mutuel, soupir réciproque, le silence interminable et inquiétant. Coupée de claque retentissant sonnée une derrière de femme. Une heure plus tard, Catulle déchaussé, se rechaussait, il embrassait Jacquotte, l'aidait à se mettre au dodo, puis par la nuit de l'escalier il descendait les quatre étages que j'avais grimpé tout à l'heure. Cependant, à la minute même, d'autre rires succédaient aux siens, et à travers le mince obstacle de la cloison s'élevait distinctement une voix. Une voix ! qui n'était pas la sienne, mais bien celle d'un deuxième larron jailli de quelqu'armoire où elle s'était tenu silencieux et caché jusqu'à ce que le départ du principal intéressé lui permît de passer à d'autres exercices. Et cette comédie dura des mois sans que le moindre fâcheux hasard en eut interrompu les représentations gênées en quoi que ce fût le succès. Et c'est ce soir, vingt ans plus tard, alors que Catulle Mendez et moi, nous évoquions des souvenirs de naguère que les vingt ans rompus de la causerie m'amèneraient à lui révéler les détails de sa mésaventure de début. Il s'en égaya s'étonnant que l'homme fût la dupe de la femme toujours plus qu'il ne le pensait. Et il se cria tout d'un coup Ah mais je comprends moi à présent pourquoi vous ne vouliez pas que je sache votre adresse. Et puis, il ajouta, Certes, je ne vous en veux pas. Mais, Courteline, il est une chose que je ne vous pardonnerai jamais. C'est de laisser perdre un pareil sujet - roman, comédie - je ne sais pas, c'est à vous de voir cela, mais veuillez dès ce soir vous mettre à la besogne. Et bien, messieurs, je viens me mettre.